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Retour sur SWINGS avec les cheffes de mission !

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Quels étaient les objectifs de la campagne SWINGS ? Pourquoi avoir choisi l’Océan Austral pour une telle mission ?

Hélène Planquette : Nous sommes allés dans l’Océan Austral parce que c’est un océan indispensable à la régulation du climat. Il absorbe environ 30% du carbone atmosphérique au moyen de deux mécanismes que l’on appelle des « pompes ». La pompe physique qui est une dissolution et la pompe biologique qui fonctionne grâce à la photosynthèse. Pour effectuer la photosynthèse, les micro-algues, autrement dit le phytoplancton, a besoin d’éléments nutritifs dont des éléments traces que l’on appelle « les vitamines de l’océan ». Ces éléments traces sont présents, à de très faibles concentrations dans l’océan, et encore moins dans l’Océan Austral. C’est une des raisons pour lesquelles nous nous sommes rendus dans cet océan, pour traquer ces vitamines.

Catherine Jeandel : Non seulement il faut mesurer la distribution de ces éléments traces, mais il faut également savoir d’où ils proviennent. Il nous faut identifier leur source, les vecteurs qui les amènent puisqu’au départ, tous ces éléments viennent des continents. Est-ce que ce sont les vents ? L’érosion des côtes ? L’érosion des îles ? Pour parvenir à répondre à toutes ces questions, on doit mesurer des indicateurs qui nous aideront à signer les transports de ces éléments. On doit également savoir comment ils sont transportés dans l’eau, la physique est ici essentielle pour tracer la circulation océanique, et la décrire. Ce qui fait que la campagne est transdisciplinaire puisqu’on a la chimie de l’eau (la chimie très spécifique des éléments traces), la physique de l’eau (la circulation des éléments traces) et la biologie (la détermination de l’activité biologique de surface et de la microbiologie). Au final, à la fin de la mission, on se rend compte que personne ne peut se passer de l’autre, personne n’a travaillé seul.

Comment avez-vous piloté l’expédition ?

C.J. : (rires) On n’a pas beaucoup dormi.

H.P. : On était de service 18/24h : 12h en commun et 6h seule pour que l’autre puisse se reposer, pendant 2 mois soit 54 jours, 7/7 jours.

C.J. : Avant d’arriver en station, la chose la plus importante à faire est de préparer ce que l’on appelle la feuille de prélèvement, c’est-à-dire : qui va prélever ? À quelle profondeur ? Selon quels paramètres ? Sur quelle rosette ? On avait deux rosettes : propre et la rosette dite standard sur laquelle on prélevait pour des paramètres moins sensibles à la contamination. On a pris toutes les décisions ensemble. On a toujours confronté les demandes des uns et des autres, fait le point avant la station, mis l’ordre des opérations ensemble.

H.P. : Tous les jours à 17h30, nous avions une réunion avec le Commandant, le second et les personnels de Genavir. On faisait le point des opérations passées des 24 dernières heures et sur les opérations à venir. Et nous, de notre côté avec Catherine, on faisait ce même type de réunion avec les personnes responsables de chaque manipulation à 13h.

Photo de groupe prise lors de l’escale à Kerguelen.

Comment s’est passée la cohabitation à bord ?

H.P. : Il y avait une très bonne ambiance. On était une centaine de personnes à bord, une petite ville flottante et tout s’est très bien passé. C’est vrai qu’on est 24/24 h avec les autres et il vaut mieux que ça se passe bien.

C.J. : On est plutôt contentes. L’investissement des équipes a été intensif jusqu’au bout avec une ambiance de partage, de compréhension entre les uns et les autres. On a réussi à calmer les frustrations quand elles commençaient à émerger, ce qui demande beaucoup d’écoute, d’attention et de patience de la part des chefs de mission. On pense que ça va se vérifier au niveau de l’exploitation des résultats. La science des uns dépend vraiment de la science des autres. Ça nous fait une histoire commune.

H.P. : Plusieurs fois on nous a dit « Je ne sais pas comment vous faîtes pour être aussi patientes ! ».

Avez-vous quelques détails croustillants à nous confier ?

H.P. : Il y a un dicton qui dit que : « Tout ce qui se passe en mer, reste en mer ». Et non, c’était vraiment une très bonne atmosphère, on a beaucoup travaillé, on a eu des sas de décompression importants aussi. Parce que quand on travaille 7/7j et 24/24h, il faut bien se détendre. On a dument fêté 12 anniversaires à bord. On avait de quoi s’occuper pour se divertir.

C.J. : Les anniversaires en mer ont un avantage énorme : au-delà du moment de fête créé, on crée les cadeaux en amont car on ne peut pas acheter un bouquin au libraire d’à côté. Les cadeaux sont faits main. Il y a eu des très beaux cadeaux d’anniversaire. C’est un moment où la création se fait, de nombreuses personnes découpent, collent, gravent… C’est un chouette moment de partage.

Une autre question me vient, quand vous mentionnez les anniversaires : avec les conditions sanitaires, le bar à bord était ouvert ?

H.P. : Nous avons dû porter des masques pendant les premiers 10 jours mais le bar était ouvert oui de 18h à 22h le soir, et pendant une heure le midi. Mais ce forum, c’est vraiment un lieu de convivialité. L’après-midi, des gens venaient y boire leur tisane ou jouer à des jeux de société. Certaines personnes s’y retrouvaient même pour faire des séances de yoga.

Avez-vous découvert la fameuse source hydrothermale sur la dorsale océanique ?

H.P. : Alors on a des signes de sa présence. On a fait une exploration de deux jours pour trouver cette source et on a eu des indices ; notamment par des mesures de traceurs comme le radium. Mais pour aller plus loin, nous devrons analyser tous les échantillons que l’on a collectés à cette station-là pour confirmer sa présence ou non, et pour voir l’étendue de cette source en termes d’apports de fer principalement.

C.J. : On l’a quand même senti. Le collègue qui mesure le radium, n’avait jamais vu des concentrations aussi élevées au fond de la mer. Ça fait vraiment un pic donc il est très content.

H.P. : Après voilà, si on veut vraiment la localiser, il faudra envoyer des ROV, ou d’autres appareils de ce genre pour une campagne ultérieure. Nous n’en avions pas.

C.J. : On fera l’objet d’une prochaine campagne qu’on laissera monter par d’autres… et nous on fera juste les manipulations !

L’Océan a-t-il été clément à votre égard ?

C.J. : Alors, non. C’est une région dans laquelle il y a une dépression tous les trois jours, du moins quand on passe au sud des 40°S.
On avait par contre un outil de navigation qui nous a permis d’adapter notre stratégie à tous les paramètres environnementaux : la circulation pour aller prélever dans les bonnes masses d’eau dans les bonnes régions, et s’il y avait une trop méchante météo on pouvait s’éloigner de la tempête. Il y a juste eu une fois, où un cyclone descendant du Mozambique s’est marié avec une dépression de l’ouest, et a généré une chute du baromètre à 933 millibars, des creux de 15 à 18 mètres et là on était dedans. Personne n’était vraiment malade, on a juste attendu que ça passe. C’était très impressionnant.

Quel est votre plus beau souvenir de ces moments passés en mer ?

H.P. : Moi, c’est de revoir les îles Crozet, parce que j’ai commencé ma thèse en étudiant ces îles, donc j’étais très heureuse de m’y trouver à nouveau. Un autre beau moment c’était les aurores australes au sud des îles Heard. Je n’en avais jamais vu de ma vie donc j’étais comme une enfant de pouvoir admirer cette danse du ciel.

C.J. : Mon graal à moi ce sont les îles Kerguelen, que j’ai aussi découvertes pendant ma thèse, j’ai travaillé pas mal dessus, j’y ai même vécu quelques temps. J’étais vraiment contente. Et après je partage exactement le même émerveillement pour Heard et les aurores australes qui restent un souvenir absolument exceptionnel.

Manchots de Kerguelen

Comment se sent-on quand on n’a pas mis les pieds sur la terre ferme pendant une si longue période ?

C.J. : Décalés, pour de nombreuses raisons. On avait un rythme quotidien complètement différent, on travaillait comme des fous. Nous n’avions plus de samedi, plus de dimanche, presque plus de nuit finalement. Et puis par rapport à la Covid, on vivait démasqué, on allait au bar et au restaurant ensemble, on fêtait les anniversaires alors en débarquant quand on a retrouvé les contraintes liées à l’épidémie, c’est compliqué. Tout ce qui est couvre-feu, masques, distanciation, je pense que ça a été dur pour tout le monde. Vraiment le mot qui me vient à l’esprit, c’est décalé. On flotte encore pendant un moment. On est encore dans le rêve du bateau, dans les vagues, dans l’espace mer. Nous étions dans notre bulle, en dehors de la réalité terrestre.

Et au niveau physique ?

C.J. : Fatigue. On est fatigué. Cinq d’entre nous sont restés à La Réunion après le débarquement pour faire des randonnées. On ressent un fort besoin de marcher avant tout, on n’a aucune envie de retrouver les voitures, les mauvaises odeurs. Il semble que le besoin de marcher est partagé par beaucoup : Quand on est arrivé à Kerguelen, on était tous très heureux de se dégourdir les jambes.

Un dernier mot pour conclure ?

C.J. : On a ramené plus d’échantillons que prévu, alors de ce point de vue-là, la moisson a été couronnée de succès ! Après rendez-vous dans quelques années au fur et à mesure que les résultats sortiront. On va suivre ça de près, faîtes-nous confiance !

Crédits photos

Christophe Cassou / CNRS

Sibylle d’Orgeval

Contacts

Hélène Planquette / CNRS

Catherine Jeandel / CNRS

Carnet de bord : Campagnes océanographiques par Paul Tréguer

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Depuis un an environ, Paul Tréguer, fondateur de l’IUEM et professeur émérite à l’Université de Bretagne Occidentale (UBO), partage sur son site web « Repères et Évolution du monde »  ses chroniques de voyages, des contes polaires, ses poèmes et récits de campagnes océanographiques.

Tous les quinze jours, il publie sous forme de carnet de bord, les souvenirs de campagnes océanographiques hauturières auxquelles il a eu la chance de participer entre 1972 et 2001, permettant ainsi l’immersion la plus totale dans la vie à bord d’un navire.

La campagne Antiprod 1 MD12 du 22 février au 10 avril 1977, à bord du Marion Dufresne, est la première racontée par Paul Tréguer. Illustré de nombreux clichés photographiques, le billet retrace en images ces quelques mois en mer ainsi que certaines escales du périple, sur différents continents.

Si vous souhaitez découvrir en profondeur l’aventure océanographique, il est conseillé de lire « Le journal d’un océanographe – sur le rebord du monde » publié en 2018 aux éditions Elytis.

 

Crédits photos & Contact

Paul Tréguer / UBO

La campagne SWINGS, c’est parti !

Pourquoi cette campagne océanographique ?

Comprendre comment l’océan Indien Sud-Ouest austral absorbe le dioxyde de carbone et mieux connaître les éléments chimiques qui le composent, tels sont les objectifs principaux de cette campagne. Grâce à l’expédition scientifique SWINGS (South West Indian Geotraces Section), l’Océan austral n’aura plus aucun secret pour 48 scientifiques de nombreuses nationalités : française, américaine, sud-africaine, anglaise, suisse… Ces derniers étudieront plus précisément comment des espèces chimiques essentielles au développement de la vie y sont apportées, transformées, transportées par les courants et sédimentées dans les abysses.

L’océan séquestre le CO2 de l’atmosphère soit par voie physique, avec une simple dissolution, soit par voie biologique grâce à la photosynthèse du phytoplancton. Un des objectifs de SWINGS est d’évaluer l’activité de ces microorganismes dont le développement dépend de la présence d’éléments chimiques aux concentrations très faibles. Ces éléments» sont la cible principale de SWINGS.

Organisation de cette expédition

Catherine Jeandel, océanographe géochimiste toulousaine, et Hélène Planquette, bio géochimiste marine brestoise, toutes deux chercheuses au CNRS, pilotent cette expédition scientifique. Avec toute leur équipe, elles largueront les amarres le 13 janvier 2021 du port de la Réunion jusqu’au 8 mars afin de mener leur mission d’exploration et de mesures durant 8 semaines. Pour cette mission, une longue organisation a été nécessaire et la logistique est essentielle. Au côté des chercheuses et chercheurs, différents métiers et spécialités scientifiques sont mobilisés : des ingénieurs, des techniciens, chimistes, géologues, biologistes, climatologues, physiciens… Mais des artistes seront aussi présents sur le navire. Sybille d’Orgeval et Laurent Godard réaliseront un documentaire dans lequel ils souhaitent apporter une touche importante d’humanisme, dans cette course à la connaissance.

Voici les brestois qui feront partie de l’aventure : Hélène Planquette, Frédéric Planchon, Edwin Cotard (M2), Corentin Baudet (doctorant), Wen-Hsuan Liao, Maria-Elena Vorrath, David Gonzalez-Santana (tous trois postdoctorants), Emmanuel de Saint Leger et Fabien Perault (tous deux DT INSU).

La campagne SWINGS, c’est une durée de 52 jours, 105 personnes à bord, 11,6 tonnes de vivres, 14 400 litres d’eau potable, 21 tonnes d’équipement scientifique et 11 500 piles.

Historique

SWINGS s’inscrit dans le programme mondial GEOTRACES, qui construit depuis 2010 un atlas chimique des océans. Les cycles biogéochimiques du carbone et de l’azote sont étudiés ; les éléments en traces et leurs isotopes sont quantifiés. Ces données sont acquises selon des protocoles très stricts, comparées et validées entre les différents pays et mises à disposition en « open source » dans une banque de données.

Surface, colonnes d’eau, profondeur des océans : aucune zone n’échappe à SWINGS

Une mission de l’ampleur de SWINGS est l’occasion rêvée pour récupérer une masse de données et ainsi saisir l’ensemble des mécanismes permettant de séquestrer du CO2 dans cette région du monde et de participer à la limitation du changement climatique. Il est essentiel de déterminer les sources de ces éléments en traces. Arrivent-ils par les vents, par les courants, par les sédiments ou les sources hydrothermales profondes ? Comment sont-ils transportés au sein de l’océan : sous forme de particules ou dissous dans les courants ? Comment sédimentent-ils et à quelle vitesse par exemple ? Pour cela, d’autres traceurs seront mesurés.

Autre espoir de la mission : détecter une nouvelle source hydrothermale, au niveau de la montagne sous-marine appelée « ride sud-ouest indienne ». En effet, c’est au niveau de ces « rides » que les plaques tectoniques s’écartent, laissant la possibilité à du magma profond de remonter en surface. Ces « mini volcans », sont aussi souvent le siège de geysers sous-marins, appelés fumeurs hydrothermaux. Il s’agit d’une eau sous pression, chimiquement riche en métaux, donc une source potentielle d’éléments-traces intéressants pour SWINGS.

Enfin, l’étude des courants et des masses d’eau qu’ils transportent sera aussi une recherche importante pour l’expédition scientifique.

Un bateau équipé pour l’occasion

Le bateau est un élément essentiel pour la mission et le projet. Le Marion Dufresne II, surnommé aussi le “Marduf”, porte le nom d’un célèbre explorateur français du 18ème siècle. Avec ses 120 m de long et ses 650 m² de laboratoires, un héliport, un système de treuillage, un sondeur multifaisceaux mais aussi son carottier géant reconnu pour être un des seuls pouvant atteindre plus de 60 m de longueur, le navire est le parfait allié pour cette expédition. Néanmoins, Swings manquait de place ! Plusieurs cabines ont été transformées en laboratoire.

Durant la mission, plusieurs instruments seront déployés, afin de collecter de la surface jusqu’aux sédiments les échantillons renfermant les fameux « traceurs ».

Des étudiants de master, seront présents durant la mission, une réelle chance pour eux d’être au cœur de la recherche. Ils seront essentiellement sur le navire pour parfaire leurs compétences, conduire leur sujet de recherche et apprendre auprès de scientifiques renommés.

Déterminés, impatients, et avides de nouvelles données scientifiques, après plusieurs mois d’organisation, tous les membres de l’équipe sont désormais prêts à larguer les amarres. Durant 8 semaines, ils vivront à leurs rythmes entre les recherches scientifiques concluantes, les désillusions, les complications, les moments de joie, les fous rires, et l’esprit d’équipe. L’invitation est lancée, alors swingons ensemble !

 

Le site Exploreur de l’Université fédérale de Toulouse fera vivre à travers huit articles, la recherche effectuée sur le bateau (ses enjeux, ses outils), huit portraits parmi les scientifiques de l’équipe, et en bonus, un petit journal de bord avec des questions diverses de la vie quotidienne sur le navire.

 

Source de l’article – copublication CNRS Le journal et Exploreur

 

Crédit photos

Sébastien Hervé / UBO

Frédéric Planchon / UBO

Contacts

Hélène Planquette / CNRS

Catherine Jeandel / CNRS